Michel Mayor, scientifique de la décennie

Publié le par Dimitri Chuard

Le Vaudois Michel Mayor vient d’être distingué comme le scientifique le plus marquant de la décennie. Aujourd’hui retraité, le professeur à l’Observatoire de Genève a découvert la première planète à tourner autour d’un autre soleil que le nôtre.

Vous venez d’être désigné comme le scientifique le plus marquant de la décennie par le "Nouvel Observateur", un grand hebdomadaire français. Qu’est-ce que cela vous fait ?

J’en suis très heureux, bien sûr. Et aussi un peu surpris : il y a tellement de travaux extraordinaires qui ont été réalisés depuis l’an 2000 ! Cependant, il est vrai que la découverte de 51 Pégase b, la première exoplanète, que j’ai faite en 1995 avec Didier Queloz, a ouvert un nouveau chapitre de l’astronomie. Aujourd’hui, des milliers de personnes travaillent dans ce domaine.

En quoi cette découverte est-elle si importante ?michel-mayor.jpg

Elle apporte la preuve qu’il existe d’autres systèmes solaires. C’est la continuité d’autres découvertes qui situent l’homme dans l’univers : nous avons commencé par prendre conscience que la Terre n’était qu’une planète parmi d’autres, puis qu’elle tournait autour du Soleil, qui n’est, lui, qu’une étoile parmi d’autres. On sait désormais qu’il existe d’autres systèmes semblables au système solaire. Et cela réveille une question philosophique que se pose l’humanité depuis plus de deux mille ans: y a-t-il de la vie ailleurs que sur Terre ?

Et quelle est votre réponse ?

C’est très probable. Il nous faut du temps pour trouver une planète qui ressemble à la Terre. Pour l’instant, nous détectons surtout des planètes grandes et massives. Mais cela progresse: l’année dernière, j’ai découvert une exoplanète qui n’est "que" deux fois plus grosse que la Terre. Nous ne sommes plus très loin!

Quelle forme de vie pourrait-on y trouver ?

"Vie" ne veut pas dire êtres humains. Le plus probable c’est que l’on y trouve des bactéries. Ensuite, c’est une question de biologie: il s’agira d’examiner à distance ces formes de vie.

A distance ?

Oui, parce que nous ne pourrons jamais y aller ! Les exoplanètes les plus proches se situent à environ 30 années-lumière, soit un milliard de fois plus loin que la Lune. Même en admettant que nous parvenions à mettre au point une fusée qui irait à la vitesse de la lumière, cela paraît hautement improbable. Imaginez le carburant qu’il faudrait pour la propulser à cette vitesse et tenir toute la durée du vol. Et il faudrait aussi penser à embarquer du carburant pour freiner la fusée à l’approche de l’exoplanète, sinon l’atterrissage serait brutal…

La question de la vie extraterrestre intéresse aussi les théologiens. Vous êtes croyant ?

Je ne suis pas croyant, mais je ne vois pas pourquoi il devrait y avoir de conflit à ce sujet. Il fut un temps où penser qu’il n’y avait qu’un seul monde était considéré comme injurieux pour Dieu. Ce n’est qu’à la fin du XVIe siècle que ça a changé et que ça a été mal vu par le Vatican. Aujourd’hui, l’Eglise se concentre sur les problèmes de société comme la contraception plutôt que les astres. Je n’ai pas eu de pression de la part du Vatican, mais, suite à la découverte de la première exoplanète, quelques prêtres de Rome ont réagi en publiant des articles qui posaient la question de savoir comment évangéliser d’éventuels extraterrestres. Une subsistance des idées anciennes…

Est-il possible de voir une exoplanète ?

Observer une exoplanète à côté de son étoile, c’est comme tenter de voir une bougie à côté d’un phare de marine, et ça à des milliers de kilomètres : très difficile. La découverte d’exoplanète se fait par déduction: on calcule les variations de vitesse d’une étoile et l’on en déduit que quelque chose tourne autour. Certains chercheurs ont essayé de produire des images: ce n’est pas encore concluant, mais tôt ou tard, nous y arriverons.

La découverte de 1995, c’est un hasard ?

Non, nous cherchions des exoplanètes. Notre première demande de temps de télescope dans ce but a été faite en 1993. Nous avons obtenu un créneau d’une semaine tous les deux mois depuis avril 1994 à l’Observatoire de Haute-Provence. A la fin de l’automne, nous avions déjà des mesures qui indiquaient qu’il y avait quelque chose d’inhabituel avec l’étoile Pégase. S’agissait-il d’un défaut de notre nouvel instrument de mesure ? D’un phénomène physique que nous ignorions ? Nous hésitions à y croire et nous ne nous sommes pas précipités pour l’annoncer. La chasse aux exoplanètes était déjà un domaine à forte visibilité et avait déjà donné lieu à de nombreuses annonces de découvertes… et autant de rétractations par la suite. Nous ne voulions pas allonger la liste.

Vous avez donc attendu l’année suivante ?

En juillet précisément, au moment où l’étoile réapparaît dans l’hémisphère Nord. Nous avons fait de nouvelles mesures durant sept nuits. Les résultats s’affichaient les uns après les autres et correspondaient exactement à nos prévisions. C’est là que nous avons pris conscience que le doute n’était plus permis et que nous avons commencé à festoyer !

L’annonce de cette découverte a déclenché un déchaînement médiatique.

L’impact a été énorme ! De la BBC aux télévisions japonaises, en passant par de prestigieux journaux comme le New York Times ou le Washington Post, nous avons été incroyablement sollicités. Cela n’est évidemment pas désagréable en soi, mais cela a des conséquences sur la vie de famille. A tel point que ma femme m’a prévenu : "Une planète, ça va, mais pas deux !"

Vous ne l’avez pourtant pas écoutée…

Pas vraiment : nous en avons trouvé 200 autres jusqu’à aujourd’hui. Même si je suis officiellement à la retraite depuis deux ans, je continue les recherches aux côtés de mon équipe. Et je suis très demandé pour des conférences aux quatre coins du monde. J’essaie de me limiter à une vingtaine par année !

L’astronomie, c’est une vocation ?

Je ne rêvais pas spécialement aux étoiles étant enfant. Dans les années 1960, où l’on ne se demandait pas quel job on allait faire avant d’être confronté à cette question, j’ai terminé mon cursus en physique théorique et je suis allé devant le tableau d’affichage : il y avait deux annonces. Une pour faire de la mécanique statistique à l’EPFL et l’autre pour de l’astrophysique. J’ai choisi la seconde.

Quelle sera la prochaine révolution en astronomie ?

D’énormes progrès se feront en cosmologie durant la prochaine décennie. Cela permettra d’affiner notre compréhension du big-bang, de la structure de l’univers et de la naissance de la matière.

 

Entretien signé Alexandre Haederli, Le Matin Dimanche

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