L'éruption islandaise révèle le piège de la simulation informatique

Publié le par Dimitri Chuard

blocage-aeroports.jpgKlaus Walther, le porte-parole de la compagnie aérienne Lufthansa, est un homme de technique. Quand, face au vide du ciel européen, il déplore le manque d’intuition et de bon sens, on dresse l’oreille. Tout ce que veut Walther, c’est voler. Et pourtant, son coup de gueule contre l’interdiction de circuler pour les avions est un événement dans la critique de la technologie de l’ère numérique tout juste naissante et un chapitre de l’histoire d’une société moderne qui se prive elle-même de son pouvoir en créant des modèles.

Il est certain que les compagnies aériennes défendent leurs propres intérêts. Mais jusqu’à présent, Klaus Walther n'avait pas la réputation de sacrifier la sécurité sur l’autel du profit. Même celui qui ne veut pas monter dans un avion ces jours-ci ferait bien de comprendre que le nuage invisible qui a paralysé le trafic aérien n’était pas composé de cendres et de poussières mais d’une nuée de données. Ce que provoque aujourd’hui une explosion volcanique peut être déclenché demain par de toutes autres éruptions, qu’elles soient géologiques, économiques ou sociales.

Ces derniers jours, la simulation informatique a bloqué la circulation aérienne pour un coût chiffré en centaines de millions d’euros par jour. Que va-t-elle faire demain ? Que fait-elle maintenant ? Quel va être le prix à payer ? La cascade de décisions qui a neutralisé le trafic aérien sur le continent européen s’est produite sans aucun empirisme, sans calculs et sans comparaison de données. Les résultats de la simulation, sur lesquels tout le monde comptait, provenaient du Met Office, l’office météorologique britannique.

La prudence des autorités est compréhensible. Qui voudrait être tenu responsable d’un accident ? Il ne s’agit pas de contester par principe la pertinence des simulations. Il s’agit du fait qu’elles sont traitées comme des faits et que les décisions sont prises sous la contrainte et ne laisse plus de place pour l’expérience, l’intuition, bref pour le bon sens.

Existait-il des régions sans nuages ? Pouvait-on effectuer des essais de vol qui permettent de connaître l'emplacement des cendres ? Tout cela n’était pas possible : une seule simulation a suffit pour bouleverser le destin de millions de gens et paralyser l’Europe. Cette situation a à voir avec le fait que la simulation produit ses propres algorithmes sociaux. La marge de manœuvre pour que les autorités impliquées puissent les apprécier est quasi inexistante. Ce sont des hommes mais au fond, ils doivent agir comme des algorithmes. Soudain, tout le monde devient spectateur : les passagers, les pilotes, les services météorologiques, les autorités. La "human response", la réponse humaine à la machine, n’est plus possible. Si le degré de complexité calculée d’avance est suffisamment dense, le "destin" n’existe plus non plus. Là où le destin n’existe pas, tout passe sous responsabilité juridique. Car la simulation est toujours dans son droit en cas de catastrophes. Selon le mathématicien américain Steve Strogatz, les ordinateurs calculent des choses que même les mathématiciens les plus brillants ne sont plus capables de vérifier.

Il ajoute que cette situation conduit à un nouvel autoritarisme : le savoir devient un "sport de spectateurs" ; nous ne pouvons que l'applaudir ou la huer, mais nous ne pouvons plus la comprendre car nous ne saisissons plus comment l’ordinateur est parvenu à ses résultats.

La simulation devient une prédiction. Dans une époque de mise en réseau sociale numérique, on fait des prédictions similaires à propos des hommes. L’autorité qui décide de la détention des mineurs en Floride vient de faire savoir qu’elle rendra ses pronostics concernant les jeunes devenus délinquants grâce à un logiciel d’analyse conçu par IBM. Le même système de "predictive analysis" (analyse prédictive) est utilisé par la justice britannique.

Si on peut prédire la sécurité des mouvements des avions, mais également la mobilité sociale, les compétences intellectuelles, la santé avec une "certitude" scientifique, quelques paramètres suffisent pour que les autorités de contrôle de la vie interviennent. Elles le font déjà, dans des entreprises et d’autres services. Aujourd’hui, votre avion est à l’arrêt, demain ce sera peut-être votre carrière.

Seules les personnes âgées peuvent croire que la nostalgie d’une ère pré-industrielle se cache derrière le scepticisme face à ce nouveau pouvoir. Il s’agit bien plus d’établir des instances de recours contre le monde des ordinateurs et de reconnaître comme devoir de la société moderne l’opposition, qui peut se nourrir uniquement d’empirisme et d’intuition. Si nous ne le faisons pas, plus rien ne volera bientôt.

D'après Frankfurter Allgemeine Zeitung

Publié dans [Lumière sur...]

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Adrien LAVIER 09/05/2010 17:29



Tout à fait d'accord !


La société occidentale plonge complètement dans un hystérie scientologue. On oublie vite ce qu'est la science : une vérité qui est perpétuellement remise en cause. Relisez Platon, Copernic,
Galilée, Descartes et Kant, messieurs mesdames !


Au plaisir de lire tes articles Dimitri.