Disparition d'Evry Schatzman, grand astrophysicien français

Publié le par Dimitri Chuard

Figure majeure de l'astronomie mondiale de l'après-guerre, Evry Schatzman est mort, le 25 avril, à Paris, il avait 89 ans. Il était né à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine) le 16 septembre 1920. Elève de l'Ecole normale supérieure à partir de 1940, et y ayant abordé des études de physique fondamentale, il est contraint, en raison des lois antijuives édictées par le gouvernement de Vichy, de se déplacer à Lyon pour y continuer ses études.

Il y rencontre sa femme, Ruth Fisher. Les jeunes mariés, sous la contrainte des événements (il ne reverra jamais son père, victime de la barbarie des bourreaux d'Auschwitz), peuvent se réfugier à l'Observatoire de Haute-Provence (OHP), grâce à l'aide courageuse de son directeur, Jean Dufay. Evry Schatzman y reste jusqu'à la fin des hostilités, sous le nom d'Henri Sellier.

La fréquentation de la bibliothèque de l'OHP l'amène à une lecture décisive, celle du compte rendu d'un colloque organisé par l'astronome américain d'origine allemande Walter Baade (1893-1960) sur les "naines blanches", ces astres très condensés que deviennent les étoiles à la fin de leur évolution.

Evry_S.jpgEmoustillé par cet ouvrage, il imagine une description de la structure de ces étoiles, qui explique bien leur spectre. Ce sera l'objet de la thèse qu'il soutiendra, en 1946. Un an plus tôt, il a passé son agrégation de physique, après avoir enfin pu regagner la rue d'Ulm.

Après son entrée au Centre national de la recherche scientifique (CNRS) en 1946, sa trajectoire est marquée d'un séjour d'un an à Princeton. L'astrophysicien Lyman Spitzer (1914-1997) et l'astronome Martin Schwarzschild (1912-1997) y sont ses mentors. Il travaille ensuite, à Copenhague, avec Bengt Strömgren (1908-1987).

Evry Schatzman devient alors le créateur d'une école française d'astrophysique théorique. Pas le premier théoricien de l'astrophysique, mais le premier à avoir ressenti le besoin d'un développement rapide de cette discipline en France, et le premier à l'avoir enseignée, et à orienter dans cette voie de nombreux jeunes chercheurs.

Sa carrière dès lors est rectiligne. D'abord exclusivement chercheur au CNRS, il devient aussi chargé du cours d'astrophysique en Sorbonne, aux côtés d'André Danjon, qui occupait la chaire (alors unique) d'astronomie. Quelques années plus tard, il devient lui-même titulaire de la première chaire d'astrophysique créée en France, à la Sorbonne. Il enseigne aussi régulièrement à l'Université libre de Bruxelles (ULB). Il dirige la plus grande partie des thèses d'astrophysique soutenues en France - et souvent à l'étranger -, jusqu'à ce que ses propres élèves prennent le relais.

Les recherches d'Evry Schatzman continuent à fournir à l'astrophysique théorique des arguments importants, et des idées motrices. Ainsi en est-il de ses conceptions sur la diffusion des éléments dans les milieux astrophysiques, de l'origine thermonucléaire de l'énergie stellaire, des ondes sismiques de pression et de gravité qui parcourent la masse du Soleil, ou de l'évolution des étoiles.

Qu'il s'agisse de l'intérieur des étoiles, de leur atmosphère, des régions qui leur sont extérieures, et même des milieux circumstellaires ou interstellaires, il n'est guère de domaine que n'ait pas abordé Evry Schatzman, avec une rare intuition créatrice, un sens aigu des phénomènes importants ou significatifs. En fin de carrière, pour avoir le loisir d'exploiter ses idées, il redevient directeur de recherche au CNRS.

Evry Schatzman a exercé son activité de chercheur et de directeur de thèse d'abord à l'Institut d'astrophysique de Paris (IAP) puis, en 1969, à l'Observatoire de Paris-Meudon, où son initiative a conduit à la création du Laboratoire d'astrophysique de Meudon (LAM) qu'il dirigea pendant plusieurs années. La fin de sa carrière officielle se déroule à l'Observatoire de Nice. Mais il revient à Meudon, et il y continue ensuite, retraité toujours actif, à poursuivre ses recherches sur la physique des milieux astrophysiques.

Dans une carrière jalonnée d'honneurs et de prix, la distinction dont il était le plus fier était la médaille d'or du CNRS, la plus haute récompense que l'on puisse recevoir en France.

Evry Schatzman n'était pas un savant perdu dans ses abstractions. Préoccupé par l'évolution du monde, blessé par les souvenirs ineffaçables des années de la guerre, il se tourne vers un engagement politique. D'abord membre du Parti communiste, une adhésion qui lui vaudra bien des avanies de la part de certains de ses collègues, et qui lui fermera longtemps les portes des Etats-Unis, il le quitte assez vite, indigné par les excès du stalinisme. Mais il conserve une forte conscience militante qui le conduit à devenir secrétaire général du Syndicat national de l'enseignement supérieur et de la recherche scientifique (Snesrs), aujourd'hui scindé en deux.

Il s'implique aussi dans une réflexion philosophique orientée vers l'action, et prend la tête de l'Union rationaliste, pendant une longue présidence, au cours de laquelle il imprime à cette association, créée par Henri Roger et Paul Langevin, un nouvel élan.

Il a publié de nombreux livres : Astrophysique générale, Les Etoiles, Les Enfants d'Uranie, Le Message du photon voyageur, Origine et évolution des mondes, La Science menacée... et, en anglais, White Dwarfs.

C'est en 2002 que la maladie l'avait brutalement frappé, lui interdisant toute communication substantielle avec sa famille et avec le monde extérieur. Le souvenir que tous garderont de lui ne sera pas celui de ce vieillard plié qu'il était devenu, mais bien plutôt celui d'un homme dynamique, stimulant, parfois ironique, mais toujours juste - celui d'un homme d'exception.

 

Jean-Claude Pecker, professeur honoraire au Collège de France,

Le Monde

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